Du pacifisme au collaborationnisme : quand l’Histoire affole nos boussoles · Articles & interviews
Une génération traumatisée par les combats de 1914-1918 ; un jeune français, un jeune allemand, l’un journaliste, l’autre professeur de dessin. Les deux sont pacifistes, militants, pétris de valeurs humanistes.
Ils se rencontrent, deviennent amis. Dans l’Europe des années 30, ils oeuvrent avec ardeur pour le rapprochement de la France et de l’Allemagne, par exécration de la guerre, au nom du « plus jamais ça », au nom de l’enfance et de l’avenir.
Quelques années plus tard, l’un deviendra ambassadeur du IIIe Reich à Paris, l’autre dirigera l’un des journaux les plus collaborationnistes de l’Occupation. Deux pacifistes devenus nazis, coupables des discours et des actes les plus odieux de l’époque.
Ce parcours improbable, c’est l’histoire bien réelle de Jean Luchaire et Otto Abetz, racontée dans le film « Les rayons et les ombres » de Xavier Giannoli, sorti en mars dernier. Un voyage en temps de guerre où les choix de chacune, de chacun, à chaque instant, écrivent l’Histoire, avec ou sans conscience, avec complexité et cruauté.
Je n’ai jamais douté du mot « paix ». Jamais douté de celles et ceux qui se nomment « pacifiques », « pacifistes ». Jamais imaginé qu’au nom de la paix, on pouvait nouer les pires alliances, danser avec le cynisme, l’abjection, la mort.
La paix fait partie des valeurs « sûres ». On n’insulte pas au nom de la paix. On ne déporte pas au nom de la paix. On ne piétine pas l’humanité au nom de la paix, de l’amitié, de la loyauté. Comment comprendre ? Devant ce film, ce mot si cher à mon cœur se retourne comme un boomerang et me fait l’effet d’une gifle.
Les 3h15 de film ne donnent pas d’excuse. Elles nomment certains faits, que chacun peut interpréter, avec ses filtres et son vécu. J’ai vu pour ma part, inavoué et inavouable, le goût du pouvoir, de l’argent, de la fête. Les intérêts personnels, sentimentaux ou sociétaux ; des revanches à prendre, l’amitié qui brouille les repères, la peur, la maladie, une forme de faiblesse, l’envie de protéger l’enfant qu’on aime, à tout prix, littéralement. Des moments de naïveté, de la vénalité, de l’engrenage, beaucoup de déni, et cette espèce de crispation : la paix, « coûte que coûte ». Elle finit par coûter sacrément cher, cette paix de pacotille, vidée de son sens, de sa chair. Un fantôme, un principe, un tyran finalement, ou plutôt, l’instrument dévoyé d’autres tyrans.
Quel vertige de voir glisser, pas à pas, ces deux idéalistes dans la corruption ; de voir les petites choses, le « oui » irréfléchi, la question pas posée, le geste que personne n’empêche, le « non » hurlé qui se heurte au déni, le petit compromis de conscience, la transgression mineure, qui de proche en proche les font glisser vers les actes les plus ignobles.
Quelle douleur de voir une à une, toutes les digues éthiques sauter, et tout ça, quasiment l’air de rien. Au procès de Luchaire, le procureur dira : « Il n’était pas antisémite par principe, mais par intérêt ». Surtout, il ne l’est pas devenu du jour au lendemain, mais petit pas par petit pas, de compromis en compromission.
Ne confondons pas tout : tous les pacifistes ne sont pas des collaborationnistes en puissance ; tous les défenseurs du « dialogue sincère » non plus. Ce ne sont pas les mots qui forgent nos destins, mais la conscience, l’intention, l’espace intérieur qui président à nos actions.
Il n’empêche qu’assister à ces dégringolades d’humanité m’a fait froid dans le dos. En CNV, nous parlons de besoins universels ; de préserver la paix ; de dialoguer avec sincérité ; d’ouvrir notre cœur aux besoins, au-delà des actes et stratégies tragiques. Y a – t-il des limites à cela ? Cette intention, qui permet aussi de se relier à l’humanité de personnes ayant commis des actes graves, qui permet la restauration, le pardon, peut-elle nous faire perdre notre discernement ? Pourrait-elle, dans certains contextes, se retourner à notre insu, contre la paix, contre la vie même ? Nous rendre complices de l’innommable ?
La justice a tranché : Jean Luchaire a été condamné pour collaboration avec l’ennemi et fusillé en 1946 ; Otto Abetz a lui été condamné en 1949 à 20 ans de travaux forcés. La « banalité du mal » n’est pas une excuse judiciaire, et heureusement. La justice a des réponses, c’est son rôle protecteur ; et nos consciences peuvent garder, au creux d’elles-mêmes, des questions.
Aujourd’hui, que faisons-nous ?
Que taisons-nous ?
Sommes-nous loyaux à nos valeurs ?
A quoi assistons-nous sans oser contredire ?
De quoi sommes-nous complices par nos silences ? par nos bavardages ?
Que laissons-nous faire, par habitude, effet de groupe, peur de déplaire, manque de temps, manque de mots, manque d’énergie ou d’autre chose ?
Quels sont nos angles morts, nos petites lâchetés, nos compromissions, nos zones d’ombre ?
Quelle est la part de violence en nous, réelle ou potentielle, que nous acceptons de regarder en face ?
Bien sûr, il ne s’agit pas de faire de l’intégrité un diktat; bien sûr nous sommes limités, imparfaits, parfois impuissants. La Communication Non-Violente nous le dit : à chaque instant nous prenons soin de la vie en nous, de mille manières, et ces manières sont parfois lumineuses, parfois tragiques, elles sont dans tous les cas une façon d’essayer de vivre nos aspirations profondes, de combler nos manques, de rester debout. Alors oui, parfois nous sommes loin de nos valeurs, parce que simplement humains.
Mais puisse cette histoire, dans sa cruauté, son impact insupportable, nous rappeler l’importance de l’intention et de la responsabilité…
Puisse-t-elle garder vivace en nous la flamme de la conscience, de la lucidité.
Puisse-t-elle nous donner la patience de ralentir, de questionner habitudes, biais et croyances.
Puisse-t-elle nous donner le courage de descendre dans les profondeurs de nos valeurs, pour que nos choix soient dictés par le fond de notre âme et que nous puissions assumer et répondre, de chacun d’eux, avec dignité.
En sortant du cinéma, j’ai entendu une dame dire : « Je me demande ce que j’aurais fait à cette époque… ».
Personnellement, la question qui me hante est plutôt « Que suis-en en train de faire ? ».
Et plus collectivement : « Que ferons-nous demain ? »
Céline Ottria
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