Ce que la CNV apporte à la coopération

À la suite de ma contribution à l’article « Comment réussir à faire équipe », signé Valérie Josselin dans Psychologies Magazine de mai 2026, j’ai eu envie de prolonger la réflexion : quelles compétences la CNV nous aide-t-elle à développer pour travailler ensemble, y compris lorsque nos idées divergent ?

On aime idéaliser le travail en équipe. On parle d’intelligence collective, de synergie, de co-création. Pourtant, travailler ensemble n’a rien d’automatique. Cela demande des compétences, mais aussi une posture : comment rester en lien sans s’effacer ? Comment accueillir un désaccord sans y entendre une remise en cause de notre valeur ?

Pour celles et ceux qui pratiquent ou transmettent la CNV, ces questions sont familières. Elles nous invitent à regarder ce qui se vit derrière les échanges professionnels : nos besoins de reconnaissance, de sécurité, d’appartenance, d’autonomie ou de contribution.

Une vision commune nourrie par des besoins partagés

Une équipe solide a besoin d’une direction claire. Mais une vision commune ne devient pas vivante simplement parce qu’elle est affichée au mur.

La CNV nous invite à explorer les besoins auxquels cette vision répond. Que souhaitons-nous rendre possible ensemble ? Qu’est-ce qui compte pour chacun dans ce projet ? Comment faire une place aux besoins de sens, de clarté, d’équité ou de participation ?

Cette exploration permet de distinguer les besoins des stratégies. Nous pouvons partager une aspiration à la qualité du travail et diverger sur la manière de l’atteindre. Le désaccord devient alors une occasion de chercher, plutôt qu’une preuve que nous ne pouvons pas coopérer.

L’auto-empathie pour retrouver une liberté de réponse

Travailler en équipe nous confronte aussi à nos propres réactions : besoin d’avoir raison, difficulté à dire non, peur de décevoir, tendance à nous suradapter.

L’auto-empathie nous aide à reconnaître ce qui se passe en nous avant de répondre. Qu’ai-je observé ? Qu’est-ce que je me raconte à ce sujet ? Quels sentiments et quels besoins sont présents ?

Derrière « On ne m’écoute jamais », je peux découvrir combien j’aspire à être pris en compte. Derrière mon envie de tout contrôler, je peux rencontrer un besoin de sécurité ou de confiance.

Cette écoute intérieure ne fait pas disparaître la tension à chaque fois. Elle peut toutefois nous redonner une marge de choix : demander une pause, exprimer une limite, solliciter du soutien ou revenir dans l’échange avec davantage de disponibilité.

L’empathie pour accueillir le désaccord

Dans une équipe, nous avons parfois envie de convaincre avant d’avoir compris.

L’écoute empathique nous invite à suspendre un instant nos arguments pour rejoindre ce qui importe à l’autre. Lorsqu’un collègue s’oppose à une proposition, cherche-t-il à préserver la qualité, la faisabilité, l’équité ou sa capacité à tenir ses engagements ?

Nous ne pouvons pas le savoir à sa place. Nous pouvons proposer une reformulation et lui laisser la possibilité de nous corriger.

Être entendu ne suppose pas que l’autre soit d’accord. Mais cette expérience peut ouvrir un espace où chacun cesse de défendre sa position assez longtemps pour chercher une solution ensemble.

Une expression authentique qui permet de dire non

L’harmonie permanente n’est pas nécessairement un signe de santé collective. Elle peut aussi cacher des renoncements, des non-dits et de la suradaptation.

La CNV soutient une expression qui cherche à être à la fois authentique et attentive à la relation. Dire ce que nous observons, ce que nous ressentons et ce dont nous avons besoin permet de rendre notre réalité accessible, sans faire de l’autre le responsable de tout ce qui nous traverse.

Dire non devient alors une manière de prendre soin d’un besoin, tout en restant ouvert à ceux de l’autre.

« Je ne peux pas prendre ce dossier supplémentaire cette semaine. J’ai besoin de préserver le temps nécessaire aux engagements déjà pris. Serais-tu d’accord pour que nous regardions ensemble les priorités ? »

Le lien n’exige plus de consentir à tout. Il devient possible de construire des accords auxquels chacun peut réellement participer.

Des demandes concrètes pour traduire les intentions en actes

« Il faudrait mieux communiquer » n’est pas une demande. Il n’y a pas de question adressée à l’autre, pas de point d’interrogation, et le mot « mieux » porte un jugement sur la manière dont nous communiquons. Pourtant, en équipe, nous entendons couramment ce type de formulation, que nous prenons pour une demande. Elle laisse chacun deviner ce qui est attendu de lui, avec le risque que tous n’en comprennent pas la même chose.

La CNV nous invite à préciser le besoin que nous souhaitons nourrir, puis à formuler une proposition concrète, réalisable et exprimée en termes d’action positive. Que souhaitons-nous que l’autre fasse, et à quel moment ? Une question explicite permet de vérifier sa disponibilité plutôt que de présumer son accord.

Par exemple : « Pour préparer la réunion de jeudi, j’ai besoin de clarté sur l’avancement du projet. Serais-tu d’accord pour m’envoyer, mercredi avant 16 heures, les trois points que tu souhaites y aborder ? »

Mais la forme interrogative ne suffit pas à faire d’une proposition une demande plutôt qu’une exigence. La distinction se joue aussi dans notre manière d’accueillir la réponse : sommes-nous prêts à entendre un non, à en écouter les raisons et à chercher une autre stratégie, sans culpabiliser l’autre ni lui faire payer son refus ?

Une demande ouvre ainsi un dialogue. Elle rend notre souhait compréhensible tout en laissant à l’autre une réelle liberté de réponse. C’est à partir de cette liberté que nous pouvons construire un accord.

La posture reste au cœur de la pratique

Nous le savons comme praticiens et formateurs : connaître le processus ne signifie pas que nous y avons accès dans les moments les plus tendus.

Nous pouvons employer le vocabulaire des sentiments et des besoins tout en cherchant à obtenir que l’autre change. Nous pouvons reformuler avec justesse tout en restant intérieurement occupés à préparer notre réponse.

La pratique nous ramène alors à notre intention : suis-je disponible pour rencontrer l’autre ? Puis-je reconnaître mes limites ? Suis-je prêt à être touché par ce qu’il me dit et à chercher une issue qui tienne compte de nous deux ?

Pour moi, c’est là que la CNV rejoint profondément le travail en équipe. Elle nous aide à développer l’auto-empathie, l’écoute, l’expression authentique et la capacité à construire des accords. Elle nous invite aussi à examiner les conditions collectives de cette coopération : charge de travail, répartition des rôles, accès à l’information et place donnée à la parole de chacun.

Une équipe peut apprendre à traverser ses différences sans exiger que ses membres se ressemblent ou s’oublient.

Le travail en équipe n’est pas une sinécure. La CNV nous offre des appuis pour en faire un espace où nous pouvons contribuer, débattre et grandir ensemble.

Marielle Mahe — Formatrice certifiée en CNV

Vous pouvez lire ici l’interview de Marielle Mahe dans Psychologies Magazine