Dans les stages de Communication NonViolente, nous démarrons parfois la journée avec une pratique intitulée «remembering» : une personne propose un texte, une image, une musique, comme une source d’inspiration commune, de réflexions et ressentis partagés.

Il me semble que cette pratique du « remembering »  a à voir avec « tirer de son trésor du neuf et de l’ancien ».

« Faire mémoire » soutient le présent et crée paradoxalement du neuf dans l’aujourd’hui où il opère.

Je pose mes yeux devant une calligraphie de Thich Nhat Hanh (qui aurait eu 100 ans cette année 2026). Il a dessiné ces mots :

« la paix en toi la paix dans le monde »

Je me rappelle qu’il est venu en 1966 aux Etats-Unis pour plaider en faveur de la paix et appeler à la fin des hostilités au Vietnam. La guerre. Un homme de paix pour agir concrètement, par des rencontres, la paix en lui, la paix dans le monde, paix en partage, partage qu’il a offert tout au long de sa vie de moine bouddhiste.

Cela rejoint le témoignage d’Etty Hillesum. J’ai acheté, je me raconte cela, le premier livre de Marshall Rosenberg paru en France fin 1999, Les mots sont des fenêtres, car en feuilletant ce livre, j’y ai vu, entre autres choses, une référence à Etty, en page 10 : « Comment une femme comme Etty Hillesum a-t-elle pu rester fidèle à sa nature profondément bienveillante, alors même qu’elle était plongée dans l’atrocité d’un camp de concentration nazi ? ». J’avais lu en 1997 Une vie bouleversée, composé de larges extraits du journal d’Etty de 1941 à 1943. Etty écrit le 29 septembre 1942 :

« Notre unique obligation morale, c’est de défricher en nous-mêmes de vastes clairières de paix et de les étendre de proche en proche, jusqu’à ce que cette paix irradie vers les autres. Et plus il y a de paix dans les êtres, plus il y en aura aussi dans ce monde en ébullition. »

Je m’étais procuré le livre de Marshall Rosenberg Parler de paix dans un monde de conflits, dont le titre dit quelque chose de fort sur un des objectifs de la Communication NonViolente – établir la paix entre les êtres – pour y retrouver une citation d’Howard Thurman :

« Don’t ask what the world needs. Ask what makes you come alive, and go do it. Because what the world needs is people who have come alive ».

Je traduis cette phrase ainsi :

« Ne vous demandez pas ce dont le monde a besoin. Demandez-vous ce qui vous fait advenir vivants. Et faites-le. Parce que ce dont le monde a besoin, c’est de personnes qui adviennent vivants ».

Ce rapport entre « devenir vivants » et « parler de paix dans un monde de conflits » me paraît un pont très important que construit la CNV.

J’ai particulièrement ressenti cela dans un stage que j’ai fait deux années de suite, animé par Pascale Molho et Vilma Costetti : « Donner la parole au corps et du corps à la parole ». C’était en 2002 et 2003. J’ai beaucoup aimé la présence de Vilma, décédée malheureusement en 2013, et je tiens à l’honorer ici en la reliant à ce thème de la paix en soi (qui alors peut s’étendre de proche en proche, comme le dit Etty Hillesum), en partageant un poème qu’elle a écrit et qui a été diffusé au moment de sa mort.

 

Poème de Vilma Costetti:

« Prendre tendrement dans nos bras tout ce que nous sommes,

sans rejet ni reproche,

respirer pour rejoindre notre vraie profondeur,

être nous avec simplicité et plénitude. »

 

Je signale le livre  Communication et Pouvoir , fruit d’un séminaire de Marshall Rosenberg avec des professionnels de divers horizons (politiques, santé, éducation, etc..), organisé en Italie par Vilma, livre particulièrement passionnant qui traite en particulier de la question « comment influencer le monde », édité la première fois par Vilma avec ses éditions Esserci, éditions qui ont produit en particulier des livres pour enfants, que l’ACNV a soutenu par des ventes, réédité récemment chez Interéditions.

La mémoire de Vilma Costetti est une ouverture à ce que chacun, chacune, puisse faire mémoire de personnes qui l’ont précédée et qui ont marqué un bout de son chemin vers la paix, par une qualité de présence, par une parole qui a résonné, par un témoignage.

Je rapproche cet appel d’Etty Hillesum – à défricher de vastes clairières de paix en nous-mêmes pour les étendre de proche en proche –  de la construction d’un regard vers soi-même (à la manière dont en parle Vilma) et vers les autres, qui cherche la beauté du vivant, ce vivant de chacun, chacune, qui alors favorise un monde, certes traversé de conflits, mais en paix. De ce regard s’appuyant sur tant de témoignages, trésors anciens et vivants, vient du neuf qui se réjouit de soi-même et des autres et qui est tourné vers une réception d’un monde de paix.

Le sens de ce regard est donné, à mon sens, par cette chanson de Marshall Rosenberg qui va clôturer ce « remembering » :

« Vois la beauté en moi
Cherche le meilleur en moi
C’est ce que je suis vraiment
Et tout ce que je veux être
ça peut prendre un peu de temps
ça peut ne pas être évident
Mais vois la beauté en moi,
vois la beauté en moi !

Vois la beauté en moi
Chaque jour qui passe
Peux-tu faire l’essai
Peux-tu trouver comment
Me voir rayonner dans tout ce que je fais
Et voir la beauté en moi, voir la beauté en moi »