Face au populisme, la CNV peut-elle encore quelque chose ? · Articles & interviews
Le populisme s’étend aujourd’hui sur de nombreux continents, et l’Europe n’y échappe plus. À ses frontières comme en son sein, la violence d’État, la stigmatisation et la manipulation des émotions s’installent dans un climat où la peur semble plus audible que la raison. Alors, dans ce contexte saturé de tension, une question s’impose : la Communication NonViolente (CNV) peut-elle vraiment nous aider ?
La communication populiste règne désormais sur les réseaux sociaux et sur des médias audiovisuels souvent contrôlés par de puissants groupes industriels. Elle prospère sur un langage émotionnellement chargé — colère, indignation, peur — qu’elle substitue à l’argumentation rationnelle. Elle divise le monde en deux camps irréconciliables : les « bons » et les « mauvais », un « peuple pur » opposé à des « élites corrompues ». Elle déshumanise à coups de généralisations — « les Juifs », « les migrants », « les jeunes » — et transforme des personnes réelles en catégories abstraites.
Amplifiée par les algorithmes, cette rhétorique fabrique de la polarisation affective, installe l’hostilité et étouffe le débat démocratique. Elle génère des chambres d’écho où les identités se radicalisent, renforce les biais de confirmation, et joue sur le besoin humain d’appartenance pour enfermer chacun dans un récit simplifié. Ceux qui tentent d’introduire de la complexité, de la nuance, ou simplement du doute, voient leur parole marginalisée.
Face à cela, la Communication NonViolente se trouve à contre-courant.
Elle propose une autre manière de parler, et surtout d’écouter. Elle évite les accusations qui attisent les conflits et se concentre sur les besoins universels derrière les positions. Elle ré-humanise ceux que la démagogie transforme en symboles, et réduit l’intensité émotionnelle en aidant à entendre les peurs, les insécurités ou les aspirations qui se cachent derrière des paroles parfois violentes. Elle encourage une liberté d’expression débarrassée de la peur et de la manipulation, et ramène de la nuance dans un espace saturé de simplifications.
Mais alors, que peut vraiment la CNV ?
La CNV fonctionne admirablement bien en petits groupes, dans des contextes où chacun est prêt à entrer en dialogue avec un minimum de bonne foi. Elle est précieuse dans les espaces éducatifs, associatifs, familiaux. Mais appliquée à grande échelle, dans le rythme brutal et fragmenté des réseaux sociaux, elle montre ses limites. Les acteurs populistes professionnels n’ont aucune intention de dialoguer ; les « trolls » prospèrent justement sur la dégradation du débat. Pour eux, l’empathie passe pour une faiblesse, parfois même pour une nouvelle cible.
La CNV ne remplace donc pas les garde-fous indispensables :
les politiques publiques, la modération, les cadres juridiques, ou encore l’éducation aux médias. Elle peut parfois donner l’impression de mettre sur un même plan les positions oppressives et celles des victimes. Elle peut être mal comprise comme une injonction à demander de l’empathie à ceux qui subissent la haine. Et mal utilisée, elle risque d’invisibiliser la dimension politique ou judiciaire de certaines violences, comme si la réparation relationnelle pouvait tenir lieu de justice d’État.
Pourtant, la CNV reste un repère précieux.
Elle offre :
- une vision éthique face à la manipulation émotionnelle,
- un cadre pratique pour résister à la tentation de la simplification,
- un chemin pour réintroduire l’empathie, la nuance et l’humanité dans nos échanges,
- un levier pour restaurer un espace de libre expression véritable, non gouverné par la peur.Mais elle ne peut agir seule. Elle n’est ni un pare-feu technologique ni un rempart institutionnel. Elle est une pratique, une manière d’être, une proposition pour recréer du lien là où les mots ont été instrumentalisés pour diviser.
Dans un monde saturé de populisme, la CNV n’est pas une arme, mais une résistance.
Une résistance patiente, lucide, exigeante.
Une invitation à ne pas laisser la violence définir nos façons de parler — ni de penser.
Laurent Sarthou
Membre de Cap CNV Santé
Réf.: Ozturk I, Fritsch C. Discursive Violence and Moral Repair: The Promise and Limits of Non-Violent Communication Against Populism & Politics (2025), pp. 1-21.